L’Interview Croisée sur l’Atelier Conception

11 août 2016

Salut Pierric et Clément,


Vous êtes les deux membres du staff en charge de la coordination de l’atelier conception, quelles sont vos missions ?

 

Pierric Verger : L’atelier conception a deux grandes missions : la première c’est le prototypage et la deuxième c’est l’étude de projets.

 

Clément Lefeuvre : Notre rôle est d’accompagner les résidents et leur donner l’opportunité de concrétiser leurs projet grâce à notre expertise. Nous conseillons autant les designers que les makers, les graphistes, ou les artisans. On leur permet d’aborder facilement les outils numériques autant que l’électronique, on leur donne les moyens de donner vie à leurs idées.

 

PV : Il nous arrive aussi très souvent de faire de la prestation de services pour les entreprises. Nous composons des équipes pluridisciplinaires en faisant appel aux savoir-faire des résidents pour répondre ainsi à n’importe quelle demande, dans la mesure de ce qui nous est possible de faire bien sûr.

Est ce que vous pouvez me décrire vos profils ?

 

PV : Je suis designer, je m’occupe de tout ce qui est gestion de projets en conception de produits ou en aménagement d’intérieur. Je coordonne aussi les ateliers, la gestion des machines, je check les espaces disponibles après le départ de nos résidents et avant l’arrivée des nouveaux, plus mille autres trucs.

 

CL : Je suis ingénieur, j’accompagne Pierric sur ses missions, nos rôles sont complémentaires parce que nous n’abordons pas les problématiques de la même manière du fait de nos deux formations. J’apporte mon expertise sur les questions de conception mécanique : technique, matériaux et résistances. Pour finir je gère le pilotage des machines à commande numérique : imprimante 3D, découpe laser, découpe Plasma, et fraiseuse numérique.

 

Quelle est la force d’un espace comme celui ci ?

 

PV : Quand tu dis cet espace tu parle de l’espace conception ou du lieu en entier ?

 

Je parle du FabLab de manière générale,

PV : Ok, alors j’en profite pour faire une petite précision. Souvent les gens entrent dans l’espace conception en disant : aaaah c’est ici le FabLab, mais non, Le FabLab c’est ICI Montreuil dans son ensemble. On part du principe que dans un Fablab on peu donner naissance à une idée, la force de ce lieu c’est de devenir l’outils qui vous permet donner vie à vos projets. L’espace conception c’est là où l’on conçoit et sa force c’est d’être la rotule numérique d’ICI Montreuil.

 

CL : Pour nos réalisations on se sert constamment des autres ateliers, l’espace bois pour découper une planche, l’espace métal pour souder certaines pièces. Il est clair que l’espace conception est tourné sur les autres atelier, il en est même dépendant, aujourd’hui on ne peut plus l’imaginer sans ses connexions inter-atelier.

 

Mais pour moi, ce sont les résidents qui sont la vraie force de cet espace. Ils représentent un potentiel énorme, ils possèdent une multitude de savoir-faire, ils nous accompagnent sur certaines expertises et surtout ils s’entraident pour mener a bien leurs projets respectif en se donnant des conseils et en se donnant du travail aux uns et aux autres.

 

Quel est le rôle d’un FabLab ou d’un MakerSpace ?

PV :
Le but premier c’est de rassembler les gens, il s’agit de créer une communauté où tu va trouver un jeune de 15 ans qui souhaite fabriquer un drone et qui va pouvoir demander de l’aide à un ingénieur retraité de chez Renault qui a les connaissance pour l’aider. Dans notre cas c’est légèrement différent parce que l’on est tourné sur les pros mais dans tous les cas, qu’il s’agisse de Lab professionnel ou amateur, l’essence même de ces lieux c’est le partage de savoir-faire.

 

Selon vous quel est leur avenir ?

 

CL : C’est évident que cela va se démocratiser de plus en plus, ça a toujours existé sauf que dans les entreprises on appelait ça la section recherches et développement et que pour les bricoleur maker, on appelait ça le garage à papy. Aujourd’hui ce sont des pôles de travail, de recherches et de fabrication qui vont se propager, pour créer plus de proximité avec tous types de profils.

 

PV : Je pense par contre que les outils numériques vont eux se démocratiser encore plus et finir par toucher l’habitat.

Un peu comme ce qui c’est produit avec les imprimantes 2D ?

PV :
Oui plus ou moins, je suis sûr que les gens auront des genre de mini-ateliers numériques chez eux. Mais je ne me fais aucun souci pour les makerspace, car notre force c’est l’expertise, je pense que dans un avenir proche cela va remplacer les studios de design ou d’architecture autant que les bureaux d’étude. Les gens veulent être, de manière générale de plus en plus acteur de ce qu’ils consomment et des lieux comme ICI ont pour volonté de créer de la proximité, de rendre ses différents métiers plus accessible et de favoriser la production locale.

 

CL : Plus ces lieux vont se diffuser, plus les gens auront la facilité de choisir ce qu’ils souhaitent pour eux.

Et qu’est ce que vous pensez du Design Paramétrique ?

 

CL : c’est du faux sur-mesure, c’est comme avoir le choix de la couleur de sa voiture, ça n’offre pas la possibilité de toucher au cœur du projet.

PV
 : C’est un argument de vente

 

Même pour les projets qui utilisent des algorithmes pour modifier l’objets ?

                                                                                       

PV : On est d’accord, mais est-ce que c’est la machine qui décide pour toi ?

 

Oui

 

PV : C’est pour ça que je n’y crois pas, je travaille dans un endroit où l’on a la vocation de donner aux gens un pouvoir de décision et non la machine. Même si dans cet espace de conception le numérique est omniprésent c’est le facteur humain que l’on privilégie, le numérique c’est l’outil.

 

CL : Pour l’anecdote, on pousse nos machines à leurs limites, ça nous arrive même d’en modifier certaines pour leur faire faire ce qui nous intéresse et transcender les process.

 

Est ce que des FabLab qui sont « isolés » dans l’univers numérique ont de plus grands risques de péricliter que ceux qui sont ouverts aux savoir-faire manuels ?

PV : Non, après les Fablab qui se cassent la gueule c’est souvent parce qu’ils ont cru qu’en achetant 4 imprimantes 3D, une machine de découpe laser et un ploter pour découper le vinyle ça allait suffire à faire vivre une activité et c’est faux car il y a plein de choses qu’on ne peut pas faire. Comme on le disait, on a très souvent besoin des outils classiques dans la plupart de nos réalisations.

CL : Au final c’est la pluralité des savoir-faire qui va stabiliser un lieu, pas sa dimension numérique ou artisanale. C’est le nombre de compétences et leur capacité a pouvoir se mélanger qui vont leur permettre de créer et d’innover.
Comme l’Electrolab qui récemment a quadruplé de volume.

Une question technique, quel outil a selon vous le plus d’impact sur les différents corps de métier ?

 

CL : La machine de découpe laser, y’a pas photo, c’est celle dont tout le monde se sert.

PV : Clément forme les gens pour qu’ils puissent apprendre à s’en servir et elle est simple à utiliser. Les bijoutières autant que les ébénistes ou les usagers du Coworking s’en servent.

Et si on avait une fraiseuse 3 axes de folie ?

PV : Non parce qu’une fraiseuse c’est déjà trop spécifique, la laser convient a plus d’usages, elle permet de travailler un grand nombre de matériaux et elle offre une très grande précision.

 

Est ce que ces outils numériques desservent l’artisanat ?

PV : Ça dépend de comment on voit les choses mais je ne crois pas que cela desserve l’artisanat, je crois plutôt que ca vient le compléter.

CL : Ca permet aux artisans de gagner du temps, de faciliter leur fabrication, ou de proposer de nouvelles choses à leurs clients. Gain de temps pour un artisan, ça veux dire de belles économies pour son client donc possiblement de vendre plus facilement. Il y a un très bon exemple avec Sebastien Gavet.

PV : Oui, grâce à la machine laser, il a pu se créer un nombre d’outils impressionnant pour améliorer son process. Ça lui permet d’avancer plus vite et de fabriquer ses propres micros. Avant il commandait encore certaines pièces et aujourd’hui il fait tout lui même.

www.sebastiengavet.com

 

Merci pour tous ces points de vue, je vais maintenant vous poser des questions plus personnelles.
Pourquoi est-ce que vous travaillez dans un FabLab ?

 

PV :  Pour l’état d’esprit. Aller au boulot, se marrer toute la journée en faisant des choses intéressantes, que l’on aime et qui changent tous les jours, c’est une chance.

CL : Pour le coté humain et la flexibilité comme dit Pierric. D’un jour a l’autre on switch sur 36 000 projets, du coup on expérimente, on découvre plein de choses. Parfois c’est pas toujours simple pour ce concentrer parce qu’on est beaucoup sollicités mais ça reste une ouverture énorme et surtout la possibilité de concrétiser ses idées et ca c’est magique.

PV : De par la nature du lieu et des projets on ne se repose jamais sur un savoir-faire. On est toujours en train de devoir tester quelque chose qui va utiliser nos connaissances mais que l’on a jamais expérimenté. C’est comme être à l’école, on apprend tout le temps. En 2 ans j’ai plus appris qu’en 8 ans d’expérience professionnelle pour être honnête tant par le contact humain et que par les projets.

CL : C’est l’apprentissage par l’expérience, autant en travaillant pour Monsieur ou Madame tout le monde que pour des boites de production télé, des start-up ou des artisans, on a une variété de clients impressionnante, je crois qu’il n’y a ça dans aucune agence. Je me souviens d’une fois ou j’ai donné un cours sur les imprimante 3D au responsable RD de Bouygues.

 

PV : C’est le plaisir d’apporter notre aide, notre expertise et notre bonne humeur, on essaie toujours de faire notre boulot de façon joviale et sympathique sinon on serait juste des prestataires.

CL : Les résident nous le rendent, ça va dans les deux sens.

 

Quel est votre meilleur souvenir sur l’un des projets sur lequel vous avez travailler ?

 

PV : Un très bon souvenir ça a été le projet de #DingDong pour AirBnb quand à 11heure du soir après avoir finis l’installation, on l’a testé avec Clément. Le choc ! On a eu une qualité 1000 fois supérieure à ce que l’on attendait, à cet instant tu ressens une joie indescriptible.

 

Vous vous attendiez à des défaut ?

PV : Oui, et on a toujours été très clairs avec le client. Il savait que l’on risquerait de faire des modifications en live, d’où notre joie, pas besoin de faire de nuit blanche, le seul regret, c’est d’avoir apporté tous notre matos pour rien.

Et toi Clément ?

 

CL : Effectivement il y a eu ce projet mais en souvenir mémorable, il y a eu le projet pour Pakenko. Ça représentait une charge de travail phénoménale à abattre en un laps de temps très court. Il y a eu ce moment, où une fois le projet terminé, j’ai ressenti cette fierté d’avoir surmonté la chose. Et c’est d’autant plus plaisant parce que tu sais que c’est grâce à un travail d’équipe et que tu peux partager cette réussite.

PV : De toute façon tu as rarement dans un projet autant de bons souvenir que lorsque c’est un travail de groupe où tu partages des nuits blanches, des moments de découragement ou des fous rires.
Il faut dire qu’il y a quand même se soir ou l’on a organisé un barbecue devant l’atelier, à un moment on a totalement craqué et on a essayé de graver une saucisse au laser, c’était improbable ! Ca rejoint toutes ces petites choses du quotidien qui font du bien comme la bataille d’eau de l’autre jour.

Et quel est votre pire souvenir ?

CL et PV : PAKENKO ! (fou rire)

 

PV : C’est assez rare que l’on se prenne la tête mais c’est arrivé sur ce projet. Un soir j’avais demandé à Clément de faire un truc et le lendemain ça ne fonctionnait pas. Et là j’ai explosé. Heureusement il avait compris que c’était dû à la fatigue et il ne m’en a pas voulu. Ca fait du bien d’avoir ce genre de soutient là. Donc finalement c’est en même temps un bon souvenir.

 

Pourquoi c’est arrivé ?

PV : Parce que l’on sort par moment du cadre classique du travail. Quand tu en viens a passer presque 15h par jour sur ton lieu de travail pour un projet c’est dur.

Moralement ça peu être difficile mais on se donne des obligations de résultat. On croit en ICI Montreuil, ça nécessite parfois certains sacrifices. Je pense que les résidents se rendent compte à quel point on s’investit personnellement.

 

CL : De toute manière on est impliqué émotionnellement dans ce qu’on fait, on croit tous au projet c’est difficile de mettre la même distance que dans certains boulots.

 

Quels serait votre projet de rêve ?

 

PV : Des accessoires pour un porno (rires), je le pense réellement, je trouverais ça top de faire des Sex toys, c’est un domaine auquel on n’a pas encore touché alors qu’ils s‘agit d’un produit comme les autres. Bon ok, les problématique sont très sensibles mais c’est surtout les retours sur test qui doivent être marrant.

CL : J’ai pas de projet précis en tête mais j’aimerais bien allier le travail du bois avec les hautes technologies. C’est un mariage qui m’attire.

PV : Pour être plus sérieux mon projet de rêve serait de développer avec ICI un Lab a vocation humanitaire, ce serait ouf. Etre impliqué dans le développement de projets qui ont pour vocation d’aider les gens, c’est passionnant. Travailler sur la problématique de la cuisson avec le four solaire, l’accès à l’éclairage, la question de la dépollution de l’eau. L’objectif va bien plus loin que nos petites personnes, ici il s’agit d’aider.
CL : Ouaiiiis, Un FabLab mobile envoyé n’importe où, t’imagine 6 mois dans un camion à fabriquer des trucs à l’autre bout du monde ? Le pied !

PV : Il y en a un qui a été dans un bateau et qui va voyager sur l’amazone.

Qu’est ce qui vous fait vous lever le matin pour venir travailler ?

PV : Mes collègues et les résidents, le plaisir de retrouver cette communauté que l’on représente. Ça va au delà du travail, c’est la fierté d’avoir participé à créer ça.

 

CL : Il y a le plaisir de bosser sur de nouvelles choses chaque jour mais ça ne dépasse pas ce plaisir de la vie en communauté.

PV : Comme on le disait c’est pas toujours facile, on en prend parfois plein la gueule, mais on conserve des rapport hallucinants et on continue à être de bonne humeur.

On passe sur des questions d’un autre ordre mais si vous deviez donner un conseil que serait-il ?

A qui ?

Au monde

CL : Ne soyez plus passif, prenez vous en mains et arrêtez de vous contentez de ce que vous avez.

PV : C’est un très bon conseil..

CL : On le voit souvent en formation ou en team building, certaines personne n’osent pas mais une fois lancées elles font des choses super ! Une fois, il y avait une jeune femme, style bloggeuse de mode, avec un p’tit style et des bijoux partout. L’atelier a commencé et quand elle c’est retrouvée face aux machines, elle n’était pas du tout rassurée à cause du bruit et de la poussière. Eh bien je lui ai mis la scie plongeante dans les mains, je lui ai expliqué comment ca fonctionnait et elle a adoré !

La dernière question, si vous étiez un animal, vous seriez quoi ?

CL : mais c’est quoi cette question ?

 

C’est comme ça !

CL : un singe pour attraper des fourmis avec un p’tit bâton !

PV : Moi, une vache ! Parce que ca fait du lait.

Tout est dit ! Merci pour vos réponses.