L’indépendance de l’artisanat

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06.05.2019

Les articles de presse sont de plus en plus nombreux. Les Français s’emmerdent au travail, ils ne s’y sentent pas utiles : les Français ont des jobs à la con. En guise d’échappatoire, beaucoup se reconvertissent vers des professions manuelles : l’ébénisterie, la maroquinerie, la ferronnerie… l’artisanat a le vent en poupes.

Être à son compte est devenu pour beaucoup une priorité. Étudiant en design ou cadre supérieur dans la banque, chacun rêve de monter son affaire. Pouvoir gérer son emploi du temps, ne plus avoir de compte à rendre, fuir l’autorité, devenir son propre patron est évidemment un avantage mais cela cache également de nombreux inconvénients.

État des lieux d’un phénomène presque nouveau : l’indépendance de l’artisan.
Tout plaquer et devenir artisan

 

Afin de fuir le « bullshit job » théorisé par l’anthropologue et économiste David Graeber, beaucoup se forment aujourd’hui aux métiers manuels. Être à son compte dans le monde de l’artisanat n’est pas rare. Gaëtan en avait marre des « CoPil à la con », Mathieu, lui, trouvait que les prises de décisions étaient absurdes dans son ancien travail : « il fallait que cinq personnes valident pour que j’aille pisser ». Ils ont tous les deux décidé de devenir l’un menuisier et l’autre ferronnier. « J’ai toujours été bricoleur, je dessinais mes meubles par passion et puis un jour j’ai tout plaquer » lance Gaëtan. Les exemples sont nombreux aujourd’hui quand on franchit les portes d’un Make ICI, espaces de travail partagé pour « makers » à Montreuil, Marseille, Aix-en-Provence et Nantes.

 

Être artisan indépendant c’est la possibilité de gérer son temps, de gérer sa vie familiale et sociale et de travailler seul. Prendre ses propres décisions est une chose anodine, qui peut faire peur d’un point de vue professionnel, mais « qui fait du bien » selon Mathieu, « à chaque fois, je réfléchis et je me demande ce qui est le mieux pour moi, pas pour un autre ». L’artisanat provoque aussi chez certains l’envie de faire ses propres créations. La Paris Design Week le montre, ils sont de plus en plus nombreux à exposer des créations uniques ou des petites séries au grand public.

 

La satisfaction personnelle est un pilier dans ce monde. Faire quelques choses de ses mains, fabriquer un meuble qui servira, qui restera, peut-être, plus longtemps que nous sur terre, faire plaisir au client, se faire plaisir, autant de critères qui poussent un grand nombre de personne à devenir artisan indépendant : « je sais que ce truc que j’ai dessiné, je l’ai construit, il va servir, il va pouvoir être vu. Je serais peut-être le seul à savoir comment il est fait, c’est jouissif ». Pour les amis de Gaëtan, celui-ci devient même expert en bois « des potes m’appellent pour me demander des conseils sur une cuisine, sur une verrière ou sur une étagère, j’ai l’impression qu’ils me voient comme un pro, ça fait du bien ». L’artisanat ; remède au manque d’estime de soi et de confiance ?

 

 

Ne pas s’emmêler les pinceaux

 

L’image de l’artisan poussiéreux et bourru n’a pas été créée par hasard. L’artisan indépendant travaille seul derrière son établi : « il faut gérer le commercial, car vendre, c’est la base » explique Mathieu. Pas facile lorsque l’on est seul à conduire la barque. Passé quelques mois, le carnet de commande est plein. Les devis ont pris du temps mais ils sont signés. En même temps que la période de fabrication il faut également trouver d’autres clients pour les commandes suivantes sans avoir « de trous » dans les finances. « Faire un bon devis, cela prend énormément de temps, il faut en faire 10 ou 15 avant d’en signer un, les gens pensent que fabriquer une table ça ne prend pas beaucoup de temps, qu’on peut faire du Ikea, mais putain, on n’est pas des industriels nous ! »

 

Les nouveaux outils sont nombreux et sont censés faire gagner du temps. Les logiciels de 3D permettent, en plus de rendre un visuel au client, d’avoir le débit et les plans de fabrication rapidement sous les yeux. Cependant, « bon nombre de nouveaux artisans ne connaissent pas ces outils » souligne Clément, directeur des ateliers d’ICI Montreuil. Dans les grandes entreprises de menuiseries, il y a un service commercial, un service conception, un service comptabilité, une équipe de fabrication, quand on est artisan indépendant, on doit tout faire par soi-même. Pas facile donc.

 

« Mes 5 semaines de congés, elle me manque sévère ! ». Mathieu ne cache pas également qu’il faut faire attention aux finances « je me dis qu’il pourrait y avoir des mois sans commandes, je dois gérer mes finances en fonction ». En plus de ça, quand un artisan est seul dans son atelier, la solitude peut faire son apparition. Ne plus être avec de collègues, ne plus partager le café, ou, se poser des questions lorsqu’un devis n’a pas été signé sont autant de problèmes rencontrés par les artisans indépendants.

 

 

Rester indépendant mais partager !

 

Changement d’ambiance à l’entrée des ateliers partagés de Make ICI. Les résidents sont pour la grande majorité des artisans indépendants : bijoutier, maroquinier, ébénistes, ferronniers ou architectes et designers ! Tous sont au café pour parler de leurs soucis, de leurs soirées passées. Le blues de l’artisan aurait-il trouvé son médecin ? « Partager l’atelier, en plus d’être avantageux financièrement, c’est aussi pouvoir avoir des gens comme nous à côté. On se donne des conseils, on se marre, c’est un peu comme à l’école » explique Gaëtan.

 

Make ICI propose également plusieurs services. Les artisans peuvent continuer à se former aux logiciels 3D et développer un savoir-faire en plus. La mise à disposition de machines professionnelles permet également d’éviter de les acheter lorsqu’un artisan se met à son compte (compter plus de cinq mille euros pour une toupie à bois par exemple) : « les banques ne voulaient pas me prêter d’argent car je devais investir dans un local, dans les machines et l’aménagement d’un atelier sans avoir démarré mon activité ! » explique Mathieu. Pour l’achat d’équipement, un artisan menuisier doit aujourd’hui disposer de plus de vingt mille euros.

 

La gestion des fournisseurs est elle aussi plus simple : « on fait nos commandes à plusieurs ». Make ICI a également signé des partenariats avec des gros distributeurs de quincaillerie pour ses résidents. Les artisans, pour compléter leurs revenus, peuvent également donner des cours à des entreprises ou des particuliers. Make ICI propose plusieurs formations et les professeurs sont des professionnels dans chaque domaine : le bijoutier donne par exemple des cours le samedi aux particuliers qui le souhaitent ! « C’est un bon complément de revenu, y a même un menuisier qui en a fait son activité principale maintenant ! » s’exclame Gaëtan.

 

L’activité Faire Fabriquer permet également aux artisans de « boucher les trous ». Lorsqu’un client appelle pour un projet, Make ICI s’occupe de trouver un artisan disponible afin de lui éviter les mois sans commandes. De l’architecte à la grande entreprise du bâtiment, le téléphone sonne pour toutes sortes de projets. « Cela permet de créer des synergies entre artisans, de construire des équipes pour un gros projet » dit Gaëtan. En effet, selon la taille des projets, une équipe est constitué pour travailler dessus. Les artisans peuvent mettre sur les réseaux sociaux qu’ils ont travaillés pour telle ou telle grosse entreprise, cela donne de jolies références pour des indépendants !

E.B

 

 

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