ACTUALITES

ICI Marseille dans le journal Le Point !

Mai 25, 2021 | Marseille, Presse

Retrouvez le nord

Par Thierry Noir –

Reconquête.

Entrepreneurs et associations investissent massivement dans les quartiers nord. Voyage dans le nouveau Marseille.

C’est une musique que l’on entend depuis la désindustrialisation des années 1960 et qui commence enfin à prendre forme. Et si l’avenir de Marseille était dans les quartiers nord ? Alors que la première phase de l’opération nationale Euroméditerrannée, visant à réhabiliter les quartiers paupérisés qui jouxtent le centre-ville, est pratiquement achevé, la seconde, qui concerne 170 hectares de l’ancien hinterland portuaire, autour du quartier des Crottes, est en pleine ébullition. Avec à la manœuvre des entrepreneurs et des associations qui cassent les codes et semblent avoir anticipé l’après-Covid.

Vaisseau amiral de cette rénovation portée par deux filiales de Bouygues : le quartier des Fabriques construit sur 14 hectares de friches industrielles entre l’éco-quartier Smartseille (rue André Allar) et le Marché aux puces qui doit être rénové par son propriétaire privé « Entre 2023 et 2027 seront construits ici 170 000 mètres carrés de logements, 44 000 mètres carrés de bureau, 24 000 mètres carrés de locaux commerciaux et artisanaux. Le secteur public prévoit aussi d’y bâtir une école et un centre social-médiathèque », détaillé Hélène Marliangeas, responsable du développement de la communication chez Bouygues. Les travaux ont commencé sur quatre îlots.

Construire, c’est bien. Convaincre les habitants de venir, c’est mieux. « Ces quartiers ont des atouts formidables, assure Alexandre Fassi, secrétaire général de Cap au Nord d’Entreprendre, l’association d’employeurs de la zone. Mais ils cumulent les handicaps : un manque de connaissance commune des employeurs et des demandeurs d’emploi, que nous nous efforçons de combler, de mauvais transports en commun et surtout une mauvaise réputation. » Le mot est lâché. Redorer l’image de ces quartiers déshérités tiendrait pourtant en une formule, selon le directeur général d’Euroméditerranée, Hugues Parant : « Il faut amener de la vie afin de reconstruire la ville. »

Aux Fabriques, cela commence avec l’association ICI Marseille qui a pris ses quartiers dans un hangar désaffecté. « Une centaine d’artisans y travaillent : des menuisiers, des ferronniers, des maroquiniers… », liste David Ben Haïm, le directeur de la structure. Leurs productions ne sont en rien des gadgets. L’un Fabrique des prototypes pour Airbus, l’autre travaille pour l’événementiel de Ricard, un troisième dessine des planches de surf pour une marque mondiale. « On veut faire renaître ici le passé industriel de Marseille, créer une nouvelle vision de l’industrie et de l’artisanat, presque en circuit court, au milieu des habitants, des commerces. La vie, quoi ! » poursuit David Ben Haïm, qui a cru un temps que l’installation d’artisans dans une zone appelée à être reconstruite ne soit qu’un argument marketing des aménageurs, une simle tentative d’urbanisme transitoire et donc temporaire. Mais rien de tel : « Bouygues nous confirme que notre installation est définitive », annonce-t-il.

C’est donc bien la ville de demain qui s’invente ici. Ainsi passe-t-on de l’urbanisme transitoire à l’urbanisme de transition entre la ville du passé et celle qui naîtra des usages et des besoins futurs. « On construit une ville pour nos besoins dans trente ans », reprend Hugues Parant. Se promener en ce moment avenue Roger-Salengro, rue de Lyon ou place Cazemajou est d’ailleurs une expérience déroutante. Partout, les commerces de pied d’immeuble ont baissé définitivement leur rideau tagué. De très nombreux appartements sont vides, les voiries sont éventrées par les travaux du tramway qui doit relier la station Arenc à celle de Capitaine-Gèze, enfin ouverte, des friches industrielles sont squattées… « Depuis quatre ans, nous menons une lourde politique d’acquisition pour éviter la spéculation immobilière », poursuit Hugues Parant. D’ailleurs, la SNCF vient (enfin !) de céder une emprise sous-employée depuis des années : à l’horizon 2027-2030, 10 000 logements seront ainsi habités dans le parc des Aygalades, dont le ruisseau sera remis à l’air libre.

« Les talents sont là ». Un autre projet couve à proximité des Fabriques : celui de Kevin Polizzi, fondateur de l’opérateur Web Jaguar Network, qui s’apprête à investir une centaine de millions d’euros dans le projet Theodora. Un complexe révolutionnaire tant sur la forme que sur le fond, face à la station Capitaine-Gèze. « Les bâtiments seront assemblés sur place après avoir été conçus grâce à l’intelligence artificielle », explique cette figure de la French Tech marseillaise. Les 35 000 mètres carrés de plancher, dessinés par l’agence Carta autour d’un jardin où le ruisseau des Aygalades aura été décuvelé, abriteront de l’activité économique (70%), de la formation (20%), et de l’hôtellerie-restauration (10%). « Le confinement a sans doute été l’accélérateur d’un mouvement d’ingénieurs, de cadres ou de développeurs qui vont quitter Paris pour rejoindre les métropoles françaises. Je veux inscrire Marseille dans cette dynamique », poursuit Kevin Polizzi, qui rêve de fédérer dans un même milieu tout l’écosystème numérique « pour se mesurer aux meilleurs de la planète ». Avec un axe fort sur la cybersécurité : « Marseille, ce n’est pas que le tourisme et le port. Mais les deux ont besoin de sites internet qui ne soient pas piratés. Les bonnes infrastructures conditionnent le bon développement », estime l’entrepreneur, en comptant bien inscrire Theodora aux côtés des neuf câbles sous-marins de télécommunication qui irriguent Marseille. Côté apprentissage, le patron de Jaguar Network veut former des jeunes déscolarisés : « 80% des métiers du numérique ne requièrent pas le niveau ingénieur. Les talents, ils sont là, dans les cités. Et je veux aider les écoles du numérique de Marseille à atteindre leur masse critique. »

Un projet qui devrait résonner aux oreilles de Laurent Choukroun et Frank Tortel. Fondateurs de Synergie Family, spécialisée dans la périscolaire, l’inclusion professionnelle et les centres de loisirs, ils ont eu un jour cette idée folle d’inventer l’école innovante. L’association porte ainsi à Sainte-Marthe, dans les anciens locaux administratifs de Ricard, tout près de Crottes, le premier tiers-lieu consacré à l’innovation éducative, baptisé L’Épopée. « Nous voulons utiliser le meilleur des innovations de la science pédagogique, pour les jeunes comme pour les adultes », explique Naïm Zriouel, directeur général adjoint de Synergie Family. Le projet a très rapidement séduit Crocos Go Digital, qui utilise des drones et des robots pour les 6-12 ans, notamment pour traiter les « dys » (dyslexie, dyscalculie…). Dès la rentrée prochaine, l’Autre École (établissement privé hors contrat mêlant les pédagogies Freinet, Montessori et d’autres) va ouvrir deux classes de primaire. Une grande enseigne de magasins de jouets forme déjà ici ses « ani-vendeurs », mi-animateurs, mi-vendeurs. Et, surtout, la très sérieuse Fondation CMA CGM a annoncé il y a quelques semaines qu’elle allait s’implanter sur place pour aider des start-up à se développer. La pédagogie innovante peut toucher toutes les catégories et toutes les activités. Meet My Mama se fait fort de préparer des femmes sans formation au métier de traiteur. Elles auront un restaurant d’application sur place, où les gens de tout âge pourront venir et voir aussi des spectacles et des expositions, le tout en lien avec une compagnie de théâtre, une résidence d’artistes, une webtélé…Bref, « ici ce qui compte, c’est le « vibre » ensemble », résume Pierre-François Duwat, directeur général de L’Épopée.

Dans le cadre du projet Move (Massalia Open Village Experience), d’autres initiatives voient le jour : les Ateliers Jeanne Barret côté arts et spectacles, Presta Service pour l’insertion professionnelle, La Recyclerie (réparation, échange ou vente de décors de spectacle)… Une bouffée d’air frais qui ne doit pas faire oublier à la puissance publique son rôle dans la lutte contre la criminalité des quartiers nord. À peine réhabilitée, la cité de la Petite-Savine a ainsi vu arriver, en même temps que ses premiers habitant, ses nouveaux guetteurs…