Réduire les consommations, limiter les émissions, économiser le foncier : les priorités de la ville durable sont désormais bien connues. Une dimension reste pourtant en retrait des débats, celle de la capacité des territoires à fabriquer, réparer et transformer sur place. C’est le fil conducteur de la tribune de Nicolas Bard, cofondateur de Make ICI, publiée sur Construction21, qui interroge la place des activités productives dans la ville de demain.
Sa question centrale est simple : une ville peut-elle se dire durable si elle cesse de produire ? Pour l’auteur, dont la réflexion s’appuie sur une expérience de terrain auprès d’artisans et de fabricants, la sobriété ne suffira pas si elle s’accompagne de la disparition des lieux où l’on fait.
Une ville productive est une ville qui conserve des espaces et des conditions permettant de fabriquer, réparer, transformer et transmettre des savoir-faire localement, aux côtés des logements, des commerces et des bureaux. C’est cette fonction, longtemps évincée des centres urbains, que la tribune propose de réintégrer dans la fabrique de la ville.
Pourquoi les activités productives disparaissent-elles des villes ?
Depuis plusieurs décennies, l’urbanisme s’est organisé autour d’un triptyque : logement, bureau, commerce. La production, elle, a peu à peu quitté les tissus urbains, repoussée en périphérie sous l’effet de la pression foncière et d’arbitrages immobiliers défavorables aux ateliers.
La tribune illustre ce mouvement avec un chiffre parlant : entre 2013 et 2022, près de 979 000 m² de surfaces artisanales ou industrielles ont été transformées dans la seule Métropole du Grand Paris, principalement au profit du logement et des bureaux, selon l’Apur. Sans protection réglementaire inscrite dans les documents d’urbanisme, rappelle Nicolas Bard, les activités productives cèdent presque toujours face à la demande résidentielle ou tertiaire.
Pourquoi une ville durable doit-elle aussi produire ?
Maintenir des ateliers d’artisans en ville n’est pas seulement une question économique. C’est un sujet d’urbanisme à part entière, qui touche à l’emploi, à la résilience des territoires et à l’empreinte des déplacements.
La fabrication locale ancre des emplois non délocalisables, entretient les savoir-faire et rend possibles la réparation et le réemploi au plus près des habitants. Elle réduit certains flux logistiques et nourrit la vitalité des quartiers. La tribune y voit la condition d’une véritable mixité fonctionnelle, celle qui ne se limite pas à faire cohabiter des lieux où l’on consomme, mais réserve aussi une place à ceux où l’on produit.
Les signaux d’un regain existent. L’auteur cite notamment la création d’environ 280 000 entreprises artisanales en France en 2024, un record en hausse de 11 % sur un an, porté en partie par des reconversions professionnelles vers les métiers manuels.
Quelles conditions pour maintenir la fabrication en ville ?
Pour Nicolas Bard, le bâti existant constitue une ressource sous-exploitée. Anciennes usines, halles, entrepôts ou sites désaffectés offrent souvent des volumes, une hauteur et une robustesse mieux adaptés aux usages productifs que des constructions neuves, tout en évitant d’artificialiser de nouveaux sols. Réhabiliter plutôt que démolir permet de conjuguer relocalisation productive et sobriété foncière.
Encore faut-il des locaux adaptés, un foncier accessible et des loyers compatibles avec les marges de l’artisanat. La tribune insiste sur le rôle de la programmation urbaine et de la planification : à Bruxelles, tout programme résidentiel d’ampleur doit désormais intégrer des surfaces dédiées aux activités productives, et plusieurs métropoles françaises commencent à inscrire des orientations comparables dans leurs documents d’urbanisme.
Les acteurs interpellés sont nombreux : collectivités territoriales, aménageurs, promoteurs, propriétaires fonciers, établissements publics fonciers, architectes et professionnels de la construction. Tous peuvent contribuer à concevoir des programmes hybrides où logement, bureau, commerce et production coexistent, à condition d’inscrire cette ambition dès la phase de conception et dans la durée.
Un enjeu d’urbanisme, pas seulement d’artisanat
La démonstration de la tribune tient en une idée : la transition écologique ne peut se réduire à consommer moins d’énergie si elle n’entretient pas une capacité à produire localement et à transmettre des gestes. Réintroduire l’urbanisme productif dans la ville durable, c’est reconnaître que logement, bureau, commerce et fabrication forment ensemble une ville complète.
Pour découvrir l’argumentation détaillée, les données mobilisées et les leviers proposés par Nicolas Bard, lire la tribune complète sur Construction21.



